la biologie de papy - 15








LA PUBLICATION DES RESULTATS,
UN TEMPS PRIVILEGIE POUR
LE DEBAT SCIENTIFIQUE

Pour qu'un travail scientifique soit publié, il faut que deux spécialistes
aient donné leur accord. Voici le résultat de ces consultations.




1. A l'automne 1968, le directeur du laboratoire dit à Papy: "Voici plusieurs années que tu es là. Il faut que tu publies quelque chose pour montrer que tu existes". Et Papy de se mettre à l'ouvrage en commençant ainsi: Au départ, il y a une hypothèse. Cette hypothèse est juste ou fausse, etc. Comme il m'a raconté les choses. Comme je les ai retranscrites.

L'article terminé (il s'intitule: Les notions d'équilibre et de régulation, deux aspects d'un même problème), le directeur le soumet à quelques spécialistes de sa connaissance, les plus à même de porter un jugement sur un tel sujet. Pour qu'un travail scientifique soit publié, il faut en effet que deux spécialistes aient donné leur accord. Et voici le résultat de ces consultations (selon Papy):

- le premier spécialiste: "Le bébé est mignon, la mère monstrueuse, et j'ai peur que la laideur de l'une fasse oublier la beauté de l'autre!" En fait, ce généticien a lui aussi une hypothèse concernant le mode d'action des hormones végétales, une hypothèse "moléculaire" remarquablement sophistiquée dont il n'a hélas rien pu tirer sur le plan expérimental. Et il aurait aimé que cette hypothèse puisse adopter le travail expérimental de Papy... Lequel Papy suggère alors une publication contradictoire, proposant un même bébé et deux mères possibles, avec cette conclusion: "Chers lecteurs, si vous avez vous aussi une explication à proposer, n'hésitez pas, envoyez-la." Une proposition refusée, et pas de signature.

- le second spécialiste: "C'est un travail courageux, mais...". Papy n'a jamais connu la suite de ce commentaire qui débutait pourtant si bien. Pas de signature.

- le troisième spécialiste fait le déplacement de Paris pour donner son avis: "Je ne vois pas pourquoi l'hypothèse serait fausse. Je trouve la vérification expérimentale remarquablement astucieuse. Mais...". Et comme la suite a du mal à venir, Papy pose des questions, pour comprendre ce "mais...". En fait, pour ce monsieur par ailleurs très sympa, "le titre est prétentieux, et l'hypothèse arrivant 10 ans trop tard ou 10 ans trop tôt, impubliable. Si l'on veut sa signature, il faut changer le titre, et supprimer l'hypothèse... Ce qui ne doit pas poser grand problème, puisque la démonstration est indirecte". Ce monsieur est un champion d'échecs. Papy lui propose de jouer cette décision sur une partie d'échecs. Proposition refusée. Toujours pas de signature.

- le quatrième spécialiste arrive accompagné de son premier assistant. Il a lu le travail avec attention, ne voit rien à redire à la partie expérimentale, mais ne souhaite pas porter un jugement définif sur une hypothèse qui personnellement ne le gêne pas: "Il est possible que cette hypothèse soit juste... Et si elle ne l'est pas, elle a au moins le mérite de nous faire prendre conscience du fait qu'aucune véritable synthèse n'a encore été réalisée en biologie à ce jour". Et ayant posé une série de questions tout à fait pertinentes, il se tourne vers son assistant resté dans l'ombre et lui dit: "Cher ami, vous qui avez étudié ce travail beaucoup plus attentivement que moi, voudriez-vous écrire: bon pour publier, et signer?". Ouf! une première signature! Vivent les sous-fifres.



2. Tout ceci a pris plusieurs mois. En février 1969, à la demande du directeur de laboratoire, Papy se met donc en devoir de réécrire son article dont le titre est maintenant devenu: "Quelques aspects des relations hôte-parasite en fonction de traitements à l'acide indol-acétique et à l'acide gibbérellique". Un travail de deux heures selon le directeur, qui va en fait prendre un an. Pour une bonne raison: ça n'est plus vraiment le même travail. Il faut supprimer certaines expériences, en ajouter d'autres.

Un an plus tard, le directeur du laboratoire, apparemment satisfait, écrit dans son rapport annuel d'activité:
"Le travail poursuivi en vue d'étudier le rôle joué par les facteurs de régulation dans l'évolution des relations hôte/parasite a permis de montrer:
- le caractère global et non spécifique de la régulation exercée tant par l'auxine que par la gibbérelline,
- l'interaction permanente de ces substances qui se ramène à une question d'équilibre au sens étroit du terme,
- l'existence d'une relation directe entre l'équilibre auxines/gibbérellines et l'état physiologique de la plante,
- le rôle fondamental de l'état physiologique de la plante dans l'évolution de la maladie,
- l'importance du déséquilibre hormonal provoqué par le parasite dans les tissus malades".

Et il envoie cette nouvelle version aux Annales de l'INRA, revue dans laquelle il souhaite la faire publier, sachant pertinemment que la partie n'est pas gagnée d'avance. "Il y aura sûrement des modifications à apporter encore. Mais on va voir..." Et le résultat ne se fait pas attendre.


21 avril 1970... Le directeur des Annales en question, par écrit:

"
Ce travail devrait être donné en exemple de ce qu'il ne faut pas publier. La rédaction est vague, imprécise. L'auteur fait appel à des notions telles que l'équilibre hormonal et l'équilibre physiologique, qui ne veulent rien dire, à l'époque surtout où l'on s'oriente vers les mécanismes moléculaires de régulation. Certaines personnes ignorent que la physiologie est une science expérimentale qui ne satisfait pas d'explications verbales. Certaines phrases donnent à penser que l'auteur a conscience de ces faiblesses. L'illustration est mauvaise. Tous les détails vont disparaître au clichage. Aucune publication scientifique sérieuse n'accepterait de publier un tel mémoire. Ce genre d'article cause le plus grand tort aux Annales de l'INRA dans le millieu scientifique.


23 avril 1970... Le directeur du laboratoire, furieux, à Papy qui fait lire cette critique à ses collègues.

"
Tu ne devrais pas rire de cette critique. Elle dit des choses très justes. En fait, c'est une claque que tu reçois là. Tu ne veux pas comprendre qu'on vit dans un système où il y a des grands et des petits et dans lequel les petits doivent savoir s'écraser. C'est la dernière fois que je te le dis: Tu t'écrases, ou tu fous le camp! Tu publieras ton histoire dans dix ou quinze ans!


30 avril 1970... Papy qui en a marre de toutes ces salades.

Monsieur,
" Si la critique que vous faîtes de mon travail surprend par sa violence, je suis cependant tout disposé à en admettre le bien-fondé. Depuis 7 ans que je m'intéresse à l'action hormonale, à une époque, c'est vrai, où l'on s'oriente vers l'étude moléculaire des phénomènes de régulation cellulaire, soyez persuadé que j'épluche la littérature. Comme vous, je suis en effet conscient de ce que les phénomènes qui se jouent au niveau du métabolisme intermédiaire ne sauraient être en contradiction avec les phénomènes fondamentaux qui les régissent.
" Cependant, s'il faut bien reconnaître que l'on tend aujourd'hui à ignorer les notions d'équilibre hormonal et d'équilibre physiologique acquises grâce aux bonnes vieilles méthodes d'autrefois, je n'ai pour ma part jamais trouvé dans la littérature de démonstration expérimentale prouvant que ces notions n'ont pas de sens.
" Je vous serai donc reconnaissant de bien vouloir me faire parvenir à l'occasion les références que vous avez pu recueillir sur le sujet. La physiologie étant une science expérimentale qui ne se satisfait pas d'explications verbales, vous comprendrez que, compte tenu des résultats obtenus et sans preuves de ce que vous avancez, je devrai continuer à penser que les notions d'équilibre et de régulation sont réellement deux aspects d'un même problème... Merci d'avance.


2 septembre 1970... Papy.

Monsieur,
" Je me permets de vous envoyer ci-joint une copie de la lettre que je vous adressée le 30 avril dernier, lettre restée sans réponse à ce jour.
Vous excuserez mon insistance, mais nos conclusions respectives en ce qui concerne la valeur des notions d'équilibre font de notre dialogue, à l'heure précisément où l'on s'oriente vers l'étude moléculaire des phénomènes de régulation, quelque chose d'éminemment instructif.


16 septembre 1970... Le directeur des Annales.

Monsieur,
" Je pensais vous répondre avant les vacances, mais la préparation du congrès de Strasbourg m'en a empêché. Et maintenant, je ne souviens plus suffisamment de votre travail pour en faire une critique plus constructive.
" L'impression qu'il m'en reste est que vous faisiez une foule d'hypothèses sans apporter de preuves expérimentales, et que vous englobiez dans vos conclusions des phénomènes aussi différents que l'infection virale et fongique.
" Je ne doute pas que ces différentes manifestations pathologiques modifient l'équilibre hormonal de la plante, mais la littérature est très pauvre sur le sujet, et ne nous donne que de maigres indications décousues. Il importe donc d'en faire dans chaque cas une analyse expérimentale approfondie. Vous connaissez sans doute etc.
" Et, après avoir expliqué très gentiment comment il faut s'y prendre lorsqu'on aborde un sujet aussi sérieux que celui de l'action hormonale...: Je vous prie, Monsieur, d'agréer mes salutations distinguées.


2 octobre 1970... Le directeur du laboratoire, s'adressant au directeur général de l'INRA avec lequel il s'est déjà entretenu du problème «Papy».

" Le 31 mars 1971, le contrat de travail signé entre le Directeur Général de l'INRA et monsieur Papy aura permis de réaliser l'ensemble des travaux intéressant respectivement les deux parties. J'ai donc l'honneur de vous demander de bien vouloir mettre fin à ce contrat è cette date du 31 mars 1971.



résuméun travail de vulgarisationpetite histoire de la biologie modernele point de vue du citoyen-contribuablequelques notions à rappeler concernant la biologiel'hypothèse de papycomment vérifier cette hypothèsepremiers essaisévolution des plantes en fonction de traitements à l'auxine et à la gibbérellineles relations hôte-parasiteaction du champignon sur la planteaction en retour de la plante sur le champignonaction du virus sur la planteaction en retour de la plante sur le virusune plante soumise à la double attaque du champignon et du virusle débat scientifiquele principe de Peterconclusionles images du site





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